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Une enfance en banlieue
L'envers du décor de la vie rêvée
Par Marie-Michèle Poisson


L'homo urbanus a un curieux comportement reproductif. Dès que le jeune couple apprend "l'heureuse nouvelle", il migre instinctivement vers la banlieue pour y construire son nid douillet. C'est un phénomène étrange de la part d'individus qui, jusqu'alors, avaient démontré une totale adaptation au mode de vie urbain. Comportement d'autant plus étrange qu'à mes yeux, ayant moi-même vécu toute mon enfance et mon adolescence dans une banlieue-dortoir typique (Ste-Foy près de Québec), la banlieue semble être le pire endroit pour élever une progéniture.

J'ai pris conscience du "malaise" lorsque j'ai dû choisir un lieu de nidification. Le simple fait de penser retourner vivre en banlieue me donnait maux de tête et nausées. Je n'aurais pas pu dire exactement pourquoi je réagissais ainsi. Nous avons quelque peu éloigné notre nid du centre-ville, du Plateau nous sommes montés vers Villeray mais nous sommes demeurés à Montréal. Je n'ai jamais regretté ce choix. Plus j'observe mes enfants grandir et plus j'arrive à identifier précisément les choses qui ont gâché ma "banlieuse" de jeunesse et je me réjouis souvent du fait qu'au moins mes enfants n'auront pas à endurer ce que j'ai dû endurer.

Mes mauvais souvenirs concernent principalement l'auto. Petite, les trajets quotidiens pour aller chercher papa le soir à son travail (mes parents n'avaient qu'une voiture à cette époque) me donnaient toujours mal au coeur. Pour aller à l'école primaire et secondaire ça allait puisque je n'avais pas à prendre l'autobus scolaire. Au grand dam de ma mère, notre bungalow était toujours situé à l'extrême limite du territoire non desservi par le transport scolaire. Fiou! Mais il fallait marcher. Un kilomètre, quatre fois par jour. Toutes les distances étaient trop longues en banlieue. Pour aller chez mes amis j'ai vite pris l'habitude, dès l'âge de six ans, d'utiliser tout le temps mon bicycle, un petit mustang bleu avec des franges aux poignées. Je suis convaincue qu'une majorité de cyclistes à Montréal sont, comme moi, des rejetons de la banlieue ayant trouvé dans le vélo une solution providentielle aux problèmes de la trop faible densité de peuplement et de l'absence de transport en commun décent. J'ai conservé cet instinct du vélo et dès que la saison est ouverte, je vais travailler à bicyclette grâce à mon fidèle et courageux cinq vitesse.

En banlieue, même l'obligation de faire une course au super- marché du centre d'achat (le zonage en banlieue ne permettait pas de dépanneur au coin de la rue) pouvait prendre des allures d'expéditions nordiques! L'hiver il fallait y aller à pied. Le centre d'achat tournait le dos au quartier. Il fallait le contourner au complet en passant le long de sombres compacteurs à déchets dignes d'une base militaire américaine. Laid, froid, l'horreur. Très tôt, vers 11-12 ans, je me suis demandée pourquoi ils n'avaient jamais pensé faire une façade plus souriante du côté de mon quartier. La réponse; l'auto bien sûr! Les architectes (sic) de centres d'achat s'imaginaient sans doute que tous les clients pouvaient venir en auto. Ils n'avaient pas pensé aux enfants et aux adolescents, esclaves familiaux tout désigés depuis des temps immémoriaux pour faire les courses! Et on nous dit ensuite que la banlieue est l'endroit idéal pour les enfants??! Laissez- moi vous dire qu'à partir de ces pénibles expériences j'ai déjà commencé à en douter...

Ste-Foy à l'époque était une banlieue modèle qui s'ennorgueillissait d'un service des loisirs hors pair. Sauf que, curieusement, tous les équipements (aréna, bibliothèque, etc.) étaient centralisés dans un lieu totalement désertique. Conception bizarre qui s'explique encore par le char. Quand papa/maman ne pouvaient pas venir me reconduire à l'aréna en auto, je devais marcher 4 kilomètres le long d'un boulevard sans fin, totalement hideux. Les autos circulaient très, très vite en m'éclaboussant. Il y avait 3 viaducs à surmonter du haut desquels j'étais battue par tous les vents. Une fois presque arrivée à l'aréna, j'avais le choix entre faire le grand détour pour contourner la boucle de sortie de l'autoroute avoisinante ou de piquer à travers la dite boucle. Devinez ce que je faisais? Eh oui... et on maintien toujours que la banlieue est plus sécuritaire pour les jeunes?! ! Quand je repense au nombre de fois où mes amis et moi avons traversé l'autoroute qui séparaient nos quartiers respectifs au risque de nous faire tuer, j'en ai des frissons. On dirait qu'aujourd'hui je prends réellement conscience des risques insensés que nous prenions alors. Mais il est clair qu'à l'époque, comme n'importe quel ado trop pressé de vivre, je n'avais pas le temps de faire tous les détours que m'imposait le réseau d'autoroute. Au nombre des facteurs risques associées à la jeunesse impétueuse en banlieue, il faut aussi compter toutes les fois où j'ai confié ma vie à mes imbéciles de copains, obligées que j'étais de monter à bord de leurs bolides, seuls véhicules susceptibles de me permettre de rentrer chez moi "avant minuit". A 16 ans tapant j'ai eu mon permis. Cela n'a à peu près rien réglé puisque je devais négocier la voiture avec tout le reste de la famille. Mes parents y ont trouvé vraiment leur compte; à partir de ce jour ils n'avaient plus à faire le taxi pour moi!

Un autre facteur très traumatisant pour moi fut le développement effréné auquel j'ai assisisté tout au long de mon séjour en banlieue. Au début il y avait encore des boisés, des fermes pas loin, un magnifique verger. Plus que mes parents, je me suis attachée à ces endroits où j'ai vécu toutes sortes d'expéditions fantastiques avec mes amis. Tout y est passé. Tout a été détruit puis reconstruit en habitations "bas de game"; des maisons en rangée et des blocs appartements rectilignes affreusement moches. "Le cadre de vie idéal" que mes parents avaient choisi pour m'élever a été saccagé sous mes yeux. Je me souviens encore de la machinerie en train d'arracher des pommiers en fleur. Voilà pour le printemps de mes quinze ans!!

Et on se surprendra ensuite que les jeunes aient des idées suicidaires. Comment peuvent-ils cultiver l'espoir d'un monde meilleur alors que tout est vide, dangeureux, saccagé autour d'eux! Plus je repense à ces gâchis, plus j'ai la conviction que le taux de suicide chez les jeunes doit avoir quelque lien avec le mal de vivre sa jeunesse dans l'arrière décor du rêve américain. Les parents se choisissent un décor qui convient parfaitement aux automobilistes qu'ils sont tous, les enfants, eux, errent à pied dans les coulisses...

Jusqu'à mon arrivée à Montréal je n'avais jamais même soupçonné que la vie sans voiture fusse possible. J'habite Montréal depuis bientôt dix ans et aujourd'hui encore je m'émerveille du nombre incalculable de soucis quotidiens qui me sont évités du simple fait de ne pas avoir à utiliser une voiture et de ne même pas souhaiter en posséder une. Je n'ai pas à faire le taxi pour mon adolescent de treize ans. Il va partout quand il le veut et je le trouve beaucoup plus dégourdi que moi à son âge. C'est tant mieux! Le petit de six ans va à l'école tout seul. Il n'a que quelques centaines de mêtres à parcourir... sur des trottoirs! Ben quoi? à Ste-Foy comme dans bien des banlieues il n'y avait pas de trottoir...

Mon instant de grâce quotidien c'est vers 17 heures quand j'entends le bulletin de circulation à la radio. Je suis rentrée du travail. Mes courses ont été faites à la fruiterie du coin. Je prépare tranquillement le souper. J'éprouve alors un terrible sentiment de liberté. "Dire que j'ai échappé à tout cela; le trafic, les carambolages, les accidents avec blessés, les fous du volant, la course marathonnienne pour aller chercher la livre du beurre au fin fond du maxi-magasin qui est à l'autre bout du maxi-parking, les enfants qui attendent pendant ce temps seuls à la maison, les repas de dernière minute préparés à la hâte..." Je rêvasse un peu en regardant les enfants jouer en gang dans la ruelle. Cela me rappelle encore quelques souvenirs de mon enfance de banlieue.

A chaque fois que je visite des amis en banlieue ils sont toujours très fiers de me montrer leur cours; généralement un bout de gazon pas très grand entouré d'une palissade de 8 pieds de haut. Ces clôtures me mettent en colère car elles résument toute la bêtise de la mentalité de banlieue. Mes parents avaient emménagé dans un tout nouveau développement. Les terrains, partiellement aménagés, n'étaient pas encore clôturés. On se retrouvait toute une gang d'enfant au milieu de cette espèce de cour commune et c'était "ben le fun"! Or nos parents tenaient à ce que les clôtures soient posées soit disant pour notre "sécurité"... A partir de ce moment on aurait dit que plus personne n'avait le droit d'aller jouer chez personne ou en tout cas "rien qu'un ami à la fois!" Heureusement que la mode des piscines hors terre est arrivée! Ceux qui avaient la "chance" d'avoir une piscine dans leur cours n'avaient plus le droit d'y aller jouer sans surveillance et ils ont commencé à jouer devant les maisons. Finalement c'est sur la rue asphaltée, seul territoire neutre non encore partitionné, que ce sont jouées les plus mémorables parties de cachette, de kick ball et de ballon chasseur de toute ma vie.

J'espère que ce témoignage aura fait réfléchir les jeunes parents en passe de migration. Méfiez-vous des vendeurs de rêves. S'ils vous parlent de "cadre de vie idéal pour les enfants", de "sécurité", de "vie communautaire intense" allez-y voir de plus près. Allez visiter l'arrière décor de la vie rêvée.


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Par Marie-Michelle Poisson, résidente et propriétaire à Montréal, par choix.


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