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Publicité automobile et Rage au volant
Lettre adressée au Conseil des normes canadiennes de la publicité
Par Marie-Michèle Poisson


Il faudra bien enfin le dire franchement, les concepteurs publicitaires ainsi que les compagnies automobiles devront reconnaître leur part de responsabilité dans l'épidémie de "Rage au Volant" qui commence à sévir au Québec. (Le dernier cas rapporté étant celui de ce piéton de 74 ans renversé et battu par un automobiliste frustré!)

Les publicités automobiles présentent toutes, sauf quelques rares exceptions , des scénario anti sociaux qui vont du simple manque de civisme; ne pas respecter la file d'attente (Focus), voler délibérément la place de parking déjà convoitée par un autre automobiliste (Kia) faire lever la poussière sur une paisible route de campagne à la figure d'une jeune mère et de l'enfant qu'elle porte dans ses bras (Toyota) aux infractions avérées du code de la route; l'excès de vitesse (eacute;videmment), le dépassement à droite, le dépassement sur la double ligne jaune, le démarrage impulsif après le feu rouge, l'empiétement sur des chantiers de construction routière pris comme raccourci (Kia et Toyota), le vandalisme de milieux naturels fragiles (dunes, littoraux, déserts, montagnes et quoi encore).

Mais il y a pire; ce sont les scénario de démence hallucinatoire; le Dodge Ram en rut au bout de sa laisse dont le maître (Mario Tremblay) avoue ne pas savoir s'il pourra le contenir & les banlieusards paranoïaques en fuite, agressés de toute part par des piétons lunatiques et des cyclistes hirsutes et qui doivent au plus vite regagner leur refuge de campagne (Toyota), la ville en Légo, délirante, de l'annonce de Minivan qui sous-entend qu'une "banlieue coffre à jouet" (tout à fait schizoïde) est un milieu plus sain et équilibré pour élever les enfants que la ville.

J'ai sous les yeux Le Code Canadien des normes de publicité qui dit, entre autre, ceci:


10. Sécurité

Les publicités ne doivent pas sans raison, (..) témoigner d'indifférence à l'égard de la sécurité du public, ni présenter des situations de nature à encourager des pratiques ou des gestes imprudents ou dangereux.

14. Des descriptions et des représentations inacceptables

La publicité ne doit pas: (..) b) (..) tolérer ou inciter à la violence, et ne doit pas encourager directement une conduite illégale ou répréhensible ou manifester de l'indifférence à son endroit; c) discréditer ou déprécier des personnes facile à identifier (..) ou tenter de les exposer au mépris public ou au ridicule.


De toute évidence l'industrie de la publicité ne daigne même pas respecter les règles qu'elle s'est donnée pour s'autorèglementer. Le CRTC ne semble pas être tellement plus vigilant. Mais les citoyens vont bientôt, je l'espère s'ouvrir les yeux.

Personnellement, en tant que piétonne et cycliste, je ne peux tolérer la propagande haineuse qui est faite à mon endroit. En tant que résidante de la ville, je ne peux tolérer qu'on répande allègrement de fausses rumeurs sur mon milieu de vie, plus souvent qu'autrement représenté comme une jungle urbaine infecte. Qu'on se le dise; Montréal n'est pas l'Outback australien, ni la Sierra, ni le Yukon & les rues et ruelles de Montréal ne sont pas des brousses sauvages pour les "Pathfinder" et nos enfants encore moins des gazelles.

En tant que fonctionnaire de l'état, je suis professeure de philosophie au collégial, je ne peux tolérer qu'on sabote en quelques minutes de propagande publicitaire les principes citoyens qu'ON (le ministère de l'éducation du Québec, au nom de la population entière qui, en passant, paie quand même pas mal de taxes pour çà) m'a donné pour mission d'inculquer aux jeunes adultes (voir le programme du troisième cours obligatoire portant sur l'Éthique). Et j'imagine que d'autres fonctionnaires payés avec nos taxes se font le même genre de réflexions; pourquoi devrais-je moi, policière, infirmier, ambulancière, agente de la faune, travailleur social, professeur de primaire ou de secondaire m'évertuer à prévenir, contrer, soigner la violence sous toutes ses formes si ce travail doit être anéanti par l'influence pernicieuse et perverse et terriblement plus efficace des publicités automobiles? C'est comme si nous tous travaillions quotidiennement à tricoter la société et que, à l'autre bout, l'industrie de la publicité, s'amusait malicieusement à tirer le fil pour défaire l'ouvrage! Je n'appelle plus cela du cynisme, j'appelle çà du gaspillage d'effort de &de &civilisation, tiens! (Si çà continue ainsi, j'ai bien peur que bientôt, plus personne n'ait envie de tricoter)

L'industrie de la publicité doit se questionner sur ses finalités. La nécessité de survie de l'entreprise qui passe, dans votre domaine d'activité par la recherche de "l'originalité", exige-t-elle que vous vous inscriviez ainsi en totale contradiction avec tous les intérêts avoués de la population mis en oeuvre par les principales institutions (enseignement, justice, santé, environnement) que nous nous sommes données collectivement? Finalement, messieurs et mesdames les publicitaires, qu'est-ce que çà vous donne d'être aussi amoral? Vous en souffrirai tout autant que nous tous de cette "Rage au Volant" à la quelle vous contribuez allègrement... même si vous devenez très, très riches...


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Publié dans le journal La Presse, dimanche le 9 avril 2000, page A15, Lettre de la semaine.

Par Marie-Michelle Poisson, Professeure de philosophie, Collège Ahuntsic.


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