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L'amour en jeu


Le volleyball pour tous; une proposition modeste

Un atelier de cinq jours commençait, qui avait été coiffé du titre: Méditation, yoga et création. C'était l'été de l992. Nous étions dans les Laurentides, au nord de Montréal. C'est alors que j'ai découvert, pour la première fois et à ma surprise, que j'étais maître en volleyball. Rick Jarow, animateur des sessions de culture de la personne avait lu un article signé par Jenny Snider et moi, publié quelque temps auparavant dans le Monde à Bicyclette, journal trimestriel de format tabloïd de Montréal, consacré aux droits cyclistes. Il me nomma maître en volleyball et il me demanda d'organiser une partie ce soir-là pour les dix-huit personnes de l'atelier. Tous avaient au-delà de quarante ans, la plupart des femmes, certaines âgées de cinquante ou soixante ans. Cependant ce soir-là, tout le monde a eu son tour de frapper le ballon et tous ont pris plaisir à la partie.

Toujours j'avais cru que le volleyball possédait des caractéristiques qui en faisaient une activité récréative capable de plaire à tous, indépendamment de l'âge, de l'agilité ou de l'état de santé. John Morgan, un Canadien, qui avait déjà inventé le basketball, eut l'idée du volleyball en 1886, alors qu'au YMCA de Springfield, Massachusetts, il cherchait un jeu pour les membres d'âge moyen auxquels le basket ne convenait pas très bien. "Ce sport, disait- il, est pour les bien-portants et les mal-portants." Je n'ai jamais pu mettre à l'épreuve cette pensée de Morgan, étant donné que les mal-portants ont peur de commencer le plus souvent et se découragent vite... Mais ce soir-là, toutes ces femmes, qui étaient loin d'être des athlètes, en prenant tant de plaisir à taper sur le ballon, m'ont convaincu que chacun, s'il est encouragé, peut ,à son niveau, trouver son compte de joie et de jeu au volleyball. Cette expérience inoubliable, qui m'est advenue comme par hasard ce soir-là sur un terrain de plein air dans les Laurentides, m'a démontré, à moi qui jouais au volleyball depuis plus de vingt ans, que la façon la meilleure de s'adonner au volleyball n'est pas la façon sportive. Il y a une façon politique, idéologique et émotionnelle.


Le volley divin

Avant tout, c'est son accessibilité universelle qui fait du volleyball une récréation de groupe tellement magnifique. Il n'y faut rien qu'un filet, un ballon, un peu d'espace.

Au plan subjectif, le volley est idéal. Il n'y a généralement pas de contacts physiques; les femmes et les hommes peuvent y jouer ensemble sans embarras; et le jeu est facile à jouer et à comprendre. Parmi les principaux mouvements, soit le service, la passe, le coup des poignets joints et le coup du renvoi au-dessus du filet, seul le coup des poignets présente un peu de difficulté. Il n'y a qu'une faiblesse: au filet, la grande taille donne un grand avantage. Le volley est très démocratique et si on y joue pour le plaisir et non pour gagner à tout prix, il échappe à la spécialisation, ce qui le rend unique entre tous les jeux d'équipe à vocation récréative et sportive. Les joueurs, par roulement, changent constamment de position et de fonction dans le jeu. Il n'y a pas de joueur qui ait le ballon plus souvent qu'un autre, quelle que soit l'habileté respective. Tous les douze, sur le terrain, ont autant d'occasions les uns que les autres de servir, de recevoir le service, de faire le coup des poignets joints, de mettre en place, de smasher et de bloquer, en somme de faire tous les mouvements que le jeu comporte. Comparons ce partage des mouvements vifs et lents du jeu entre les douze participants (six par équipe) avec l'activité sans pareille du lanceur au baseball ou l'inaction , par longs moments, du gardien de but au hockey.

Comme tout ce que font les gens, le volleyball peut être fait de bien des manières. On peut le jouer en se conformant aux habitudes d'élitisme et de compétition qui règnent dans le sport. L'élitisme, c'est-à- dire que seuls les meilleurs ont le droit de jouer...La compétition, elle, enseigne que le but premier de toute action est de gagner, c'est-à-dire, en ce qui concerne le volleyball, de faire quinze points avant l'équipe adverse. A mes yeux, l'élitisme et la compétition composent entièrement "l'idéologie de l'entraîneur sportif."

Je tente de décrire cette réalité dans un poème...

Lançons le ballon dans l'air,
Et pendant qu'il y fait ses tours
Apprenons à le regarder en amis.
Avec amour et sollicitude
Et non en cherchant chacun sa gloire
Ni dans la peine sans fin du compétiteur,
Mais selon l'idéologie de l'autre
En laquelle chacun des joueurs
Est soeur et frère des autres.


J'ai eu l'idée de ce poème en me promenant à bicyclette et puis je l'ai fait lire à des compagnes et à des compagnons habituels de jeu de volley. J'ai commencé alors à recruter de nouveaux joueurs en fonction de la sympathie qu'ils semblaient éprouver envers l'idéologie du poème. Chaque semaine, notre groupe du jeudi soir joue de plus en plus dans l'esprit de "l'idéologie de l'autre".

Au plan concret qu'est ce que ça signifie? Les joueurs les plus capables, par exemple, peuvent faire une longue série de points au moyen d'un service par en-dessus très puissant. Les coéquipiers peuvent tout aussi bien s'asseoir et se reposer pendant ce temps-là. En pareil cas, le jeu se dégrade au point qu'il n'y a plus qu'un joueur et non douze. Faire le service pour faire le point est nettement absurde; c'est nier la nature sociale, collective et coopérative du jeu. La plupart des très bons joueurs, aujourd'hui, comprennent l'absurdité et l'injustice d'une pareille façon; ils servent par en- dessous. La qualité du jeu n'y perd pas du tout, parce que les meilleurs font encore le smash au filet, mais c'est aux efforts de tous que les points sont dûs, en définitive. On s'efforce aujourd'hui de faire du service un moment où les volontés sont ralliées au jeu plutôt que l'occasion de marquer un point rapidement. De sorte que les participants au jeu reçoivent le service et le renvoient plus souvent qu'autrefois et ainsi ressentent, leur venant des coéquipiers et des adversaires, un respect mesuré à leur participation.


Le volley à son meilleur en plein air

En avril de 1974, sur le conseil de Patrick Harry, directeur technique, à l'époque, de la Fédération de Volleyball du Québec, j'appelai au téléphone un nommé Verschelden, fonctionnaire au Service des Sports de Montréal, afin d'obtenir son aide pour l'installation de terrains de volleyball dans le centre-ville de Montréal.

Bien que ce fût durant le règne du très autocratique maire de Montréal, Jean Drapeau, Verschelden me reçut très bien au téléphone. Il me posa une seule question: " Est-ce pour les adolescents ou les adultes?" Je répondis tout de suite: " Pour les adultes." J'avais en tête le groupe de volley réuni par la sympathie, avec qui j'avais joué durant les deux hivers précédents dans un gymnase communautaire de quartier.. "Bonne idée", dit Verschelden. "Pouvons-nous nous voir aujourd'hui?" A quinze heures, c'était fait. En auto, il me fit voir le parc Jeanne-Mance. Il y avait à l'extrémité sud un espace plat, sans végétation et inutilisé. "Installons les terrains ici", dit-il, "Je vous appellerai quand tout sera prêt."

En mai, les ouvriers municipaux viennent planter des poteaux sur les lieux. Tard en juin, Verschelden me téléphone pour que je vienne prendre filets et ballons à son bureau. Nous avons joué là pour la première fois durant le week-end de la Saint-Jean-Baptiste et nous y jouons depuis. Nous avons joué durant tout cet été-là. D'abord les jeudi soir, nos parties passant du gymnase au plein air et, petit à petit, tous les jours ont été dévolus au volleyball. Des joueurs responsables, par exemple Terrence Regan et moi, montions et démontions le filet chaque fois.

Nous avons quatre terrains à l'heure qu'il est. La Ville nous permet de déposer filets et balles dans une remise non loin et plusieurs disposent de la clé: il est facile d'installer les filets. Femmes et hommes jouent ensemble et leur âge va de dix-huit à soixante-sept ans. Depuis nos débuts, il y a eu des participants originaires de cent dix pays. Certains dimanches d'été, il y a plus de cent personnes à venir jouer, les gens doivent attendre leur tour car les quatre terrains sont occupés.

Notre idéologie veut assurer que tous se partagent également le temps de présence au terrain. Ainsi, quand il y a un grand nombre de joueurs, on joue deux parties puis on cède la place durant une partie, qu'on ait gagné ou perdu avec son équipe du moment.

Tout se fait bénévolement, personne ne reçoit d'argent. Bien sûr, il se pose des problèmes. Un temps nous avons eu régulièrement la visite d'aviateurs lybiens en stage d'étude de la langue anglaise à l'Université Concordia à Montréal. Ils étaient très machos. Ils jouaient seulement avec ceux qu'ils trouvaient bons joueurs et ils ne passaient jamais le ballon aux femmes.

Je réagis par un poème:

J'aime mieux jouer
Avec ceux que j'aime
Non ceux qui viennent pour gagner
J'aime mieux jouer
Avec ceux qui aiment à passer
Non ceux qui viennent pour smasher
Car nous travaillons dur
Et nos nuits sont courtes
Ayons de la bonté
Sur le terrain de volley.


Je fis lire ce poème à droite et à gauche. Les aviateurs de Lybie continuèrent à jouer mais l'atmosphère s'améliora subtilement.


Le volleyball, la joie d'une bonne partie

Je ne suis pas un joueur de première force. Je fais passer mon service à peu près toujours et je passe assez bien mais ma taille, petite relativement, m'empêche de smasher et de bloquer comme les plus grands. Cependant une bonne partie, dans l'esprit de coopération, me guérit de la pire tristesse et je reviens du terrain quasi ivre. Mon esprit semble flotter pendant des heures après l'envol du dernier ballon.

Parfois, il arrive que dans une partie, six coeurs ou douze même , battent véritablement à l'unisson. Quand l'esprit est bon et que l'idéologie ci-haut décrite est en jeu, alors le volleyball est quelque chose de merveilleux, de magique même. Un ralliement des douze joueurs, de longue durée, cela concentre et coordonne l'esprit de coopération. Le bon volleyball ressemble à un exercice jubilatoire: le choix de la position, l'amour, le respect réciproque, la coopération se fondant en une interaction sacrée, alors que le ballon passe et repasse le filet et touche tous les participants dans une changeante, gracieuse et rythmique harmonie des âmes.


Le volleyball pour tous

Le volleyball est tout particulièrement fait pour les gens à la retraite. Ceci est vrai spécialement du volley de plein air puisque le gazon et les arbres portent à se détendre et calment l'ambiance. Mais il faut surtout y voir un contrat social, un essai et une épreuve de la coopération humaine.

Nous trouverons toujours temps et loisir pour y prendre part. Je vous l'assure, c'est facile, séduisant. Le volleyball, conçu ainsi, fait qu'on s'en éprend à mesure qu'on en explore les infinies possibilités. Le volleyball peut devenir une nouvelle métaphore de la coopération. Tout ce qu'il vous faudra, c'est la volonté de commencer et l'effort nécessaire pour trouver un terrain de plein air. Que le volleyball coopératif remplisse nos parcs, nos esprits et nos coeurs, partout où c'est possible, dans tout le Canada et dans le monde entier.


Volleyball dans le parc


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Par Robert Silverman.


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